Jamais seul

Lecture

Jamais seul

Jamais seul Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations de Marc-André Selosse, Éditions Actes Sud, 2017

C’est un livre riche, avec un contenu dense mais tellement passionnant! Il faut avoir quelques restes de biologie pour réussir à suivre et s’accrocher au fil des pages qui égrainent symbioses, co-évolutions et coopérations. Mais le jeu en vaut assurément la chandelle!

Je dois avouer que le début fut un peu ardu, car ce livre comporte un contenu très scientifique, qui n’est malheureusement pas illustré. Cependant, un basculement s’est opéré lors de sa lecture, et j’ai dévoré les pages lorsque nous nous sommes rapprochés de l’homme et de son – ou devrais-je dire – ses écosystèmes. On ne peut que se sentir concerné!

Mais de quoi parle t-il?

De tout ce qui échappe à nos yeux! De tout ce petit monde, qui n’a de petit que sa taille mais pas du tout son importance! Bactéries et microbes guident, voir dirigent le monde, et nous l’ignorons. La vie sur Terre est comme dans la fable de la Fontaine: on a toujours besoin d’un plus petit que soi.

Il y a 3,8 milliards d’années la vie est apparue dans les océans sous forme de bactéries, qui, s’associant, ont complexifié le vivant jusqu’à aboutir à de grands êtres, tels les arbres (qui sont les plus grands êtres vivants, devant le rorqual bleu qui ne mesure « que » 40m, contre 120m pour certains séquoias californiens) ou les êtres humains.

Mais…

Nous ne sommes pas seuls! Les arbres sont intimement liés à leurs champignons mycorhiziens, qu’ils s’adjoignent presque systématiquement. L’arbre ne fait cavalier seul que lorsque les conditions du milieu sont très favorables, ce qui arrive… assez rarement.

Un autre avantage de la mycorhize est que l’interaction avec le champignon peut être interrompue ou réduite si la plante a suffisance de ressources, ou si le milieu est assez riche pour qu’elle s’y nourrisse seule: cela limite le coût de l’association aux cas où elle est requise, car les plantes ne nourrissent les champignons mycorhiziens que lorsque c’est le seul moyen d’accéder aux ressources.

De même, les animaux, dont nous faisons partie, sont aussi « colonisés » ou devrais-je plutôt dire co-construits (?) par des bactéries et des microbes, et ce, au sein même de nos cellules, comme l’a démontré Lynn Margulis à la fin des années 60. En effet, les fameuses mitochondries, qui nous remémorent (ou pas!) nos cours de sciences naturelles, ne sont autres que des bactéries qui sont à présent inclues dans nos cellules et leur permettent de respirer.

L’auteur nous dit:

Un jour, mes ancêtres ont été une bactérie et un proto-eucaryote indépendants, puis un jour suivant ils furent en symbiose, et maintenant celle-ci est devenue si étroite que je ne discerne plus, raisonnablement, qu’une seule espèce: l’homme. C’est une facette supplémentaire de la symbiose: elle peut être un mécanisme d’apparition d’espèces.

Ce livre nous promène dans tous les écosystèmes planétaires, qu’ils soient marins ou terrestres, il nous explique toutes les relations que nous avons noué, parfois sans en comprendre le fonctionnement (du moins au début!) avec ce monde invisible. L’auteur réhabilite la notion de « saleté propre », explicitant en quoi l’hygiénisme exacerbé provoque parfois plus de mal que de bien. Cette assertion peut paraître aberrante, mais il n’en est rien si on lit et comprend le contenu de ce livre, car certaines interactions avec les microbes contribuent au contraire à notre bonne santé! N’oublions pas que nous hébergeons 1 à 1,5 kilo de bactéries et de levures dans nos intestins!

L’intestin nous parle de nourriture, et là aussi, nous avons co-construit bons nombres de nos aliments grâce à l’intervention de ces bactéries: que seraient vin, bière, pain, fromage sans leurs levures?

Le sol, ce grand méconnu et mal-aimé est aussi évoqué à plusieurs reprises dans l’ouvrage, et gardons en tête que:

 Un seul gramme de sol héberge plus de 1 milliard de cellules de bactériennes, issues de plus de 1 million d’espèces différentes ; on n’y compte aussi pas moins de 1 à 10 milliers d’espèces de champignons…

L’auteur apporte aussi un éclairage nouveau (du moins à mes yeux) sur les méthodes agricoles actuelles et en quoi elles sont destructrices. Nous savons tous les dommages qu’engendrent sur l’environnement (et donc les autres êtres vivants) l’agriculture dite conventionnelle, mais ici, Marc-André Selosse nous explique en quoi les nouvelles variétés agricoles sélectionnées depuis des décennies ne sont plus aptes à la mycorhization, car on les a cultivé dans des milieux enrichis grâce à nos engrais. Cependant, cela pose un réel problème car ces espèces sont donc incapables de survivre seules dans des milieux plus pauvres. Que se passera t-il lorsque nous ne pourrons plus fournir le pétrole dont sont faits les engrais? Il semble bien que cette érosion génétique nous entraîne à notre perte car elle rend les plantes extrêmement dépendantes.

Les méthodes de l’agriculture occidentale actuelle ont relâché la sélection pour ces traits [leur capacité de symbiose mycorhizienne], rendus inutiles par la fertilisation, et ont délaissé la coévolution entre plantes et champignons. Point de vue positif, ces méthodes agricoles ont nourri l’Occident, mais l’effet protecteur des mycorhizes est perdu au passage lorsque la mycorhization régresse, ce qui accroît la dépendance aux pesticides. Comme, de plus, certains produits phytosanitaires ne sont pas sans effet sur les champignons mycorhiziens (même des herbicides comme le glyphosate sont toxiques pour certains gloméromycètes!), ils contribuent aussi à réduire l’interaction mycorhizienne. En conséquence, les plantes dépendent encore plus des engrais apportés par l’homme… qui abolissent encore davantage l’interaction mycorhizienne… C’est une spirale de dépendance aux pesticides et aux interventions agricoles que nous avons engagé.

A la lecture de ce chapitre, une question émerge, comme tout droit sortie d’un roman policier: à qui profite le crime?

Difficile de conclure tant cet ouvrage foisonne d’informations, un seul mot d’ordre: lisez-le!

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *